Le filtre qu'on ne voit pas
Il vous est sans doute arrivé de vous rendre compte, longtemps après coup, que vous vous étiez trompé sur quelqu'un dès les premières minutes de votre rencontre. Pire encore : il vous est peut-être arrivé de continuer, pendant des mois, à interpréter tout ce que cette personne disait à travers un jugement formé en un instant, sans jamais avoir pris le temps de le remettre en question. Ce jugement initial, une fois posé, a fini par colorer chaque échange suivant, au point que vous n'entendiez plus vraiment ce qu'elle vous disait, mais ce que votre premier a priori vous avait déjà annoncé qu'elle dirait.
Comment un préjugé s'installe, et pourquoi il résiste
Un préjugé, c'est une idée reçue projetée à la hâte sur une personne, une chose ou une situation, sans le moindre temps de réflexion, presque par réflexe. Il agit ensuite comme un filtre déformant : il détermine à lui seul l'intérêt, l'indifférence ou le rejet qu'on va accorder à ce qu'il concerne, et surtout il conditionne toute compréhension future.
Ce qui rend le préjugé particulièrement résistant, c'est qu'il ne se contente pas de fausser une première impression. Il continue à agir bien après, en filtrant tout ce qui suit. On finit parfois par ne plus vraiment entendre ce que dit la personne, mais par entendre ce que notre préjugé nous avait déjà annoncé qu'elle dirait. On lui prête des pensées, des intentions, sur la seule base d'un contexte d'interprétation qu'on a soi-même fixé bien avant qu'elle ait ouvert la bouche. Et une fois cette lecture installée, elle a beau se débattre, chercher à se faire comprendre autrement, elle reste enfermée dans l'image qu'on s'est construite d'elle.
Le préjugé favorable, plus difficile à repérer que le défavorable
On pense en général au préjugé défavorable, celui qui fait rejeter quelqu'un d'emblée. Mais il existe une version plus discrète, et pour cette raison plus difficile à corriger : le préjugé favorable, cet a priori positif qu'on adopte sous l'influence d'une source extérieure qu'on n'a jamais vraiment conscientisée. On se range à l'avis de quelqu'un parce qu'un proche en parlait avec enthousiasme, sans être allé vérifier par soi-même. On accorde un crédit immédiat à une parole simplement parce qu'elle est prononcée avec assurance, ou par quelqu'un qui porte une certaine aura.
Celui qui cherche à connaître la réalité plutôt qu'à confirmer ce qu'on lui a déjà suggéré de croire reçoit ce qui se présente à lui avec une attention neutre, et prend le temps de s'interroger avant d'adopter une position. Cela ne l'empêche en rien d'être chaleureux dans la rencontre, ni de se laisser traverser par ses émotions face à ce qu'il vit. Il s'agit simplement de ne pas confondre l'enthousiasme d'un moment avec une conviction réellement construite.
Le préjugé qu'on porte sur soi-même
Il existe une troisième forme de préjugé, moins souvent évoquée que les deux précédentes parce qu'elle se retourne contre soi plutôt que contre autrui. Il vient de l'éducation reçue, de l'histoire personnelle, de l'environnement relationnel, et il a pour effet, selon les cas, de se surestimer largement ou au contraire de manquer profondément de confiance en ses propres capacités.
Cette mauvaise évaluation initiale ne reste jamais isolée. Elle nourrit d'autres tendances qui s'installent en cascade : d'un côté l'imprudence, voire une forme d'orgueil qui compense un doute qu'on ne veut pas regarder ; de l'autre la peur et le repli sur soi, qui privent d'oser ce qu'on aurait pu tenter. Dans les deux cas, ce préjugé initial agit comme le même filtre déformant décrit plus haut, mais tourné vers l'intérieur : il empêche d'accéder à ce qu'on est réellement, et donc de développer les potentiels qui n'attendent, souvent, que d'être reconnus.
S'en défaire demande de s'extraire du flux, ne serait-ce qu'un instant
Il n'existe pas de méthode miracle pour se débarrasser d'un préjugé, qu'il porte sur les autres ou sur soi-même. Ce genre de mécanisme ne cède qu'après un travail patient, qui commence toujours par la même exigence : réussir à s'extraire, ne serait-ce que quelques instants, du flux ordinaire de l'existence pour s'observer soi-même en train de juger. C'est seulement en surprenant ce mécanisme à l'œuvre qu'il devient possible de lui donner peu à peu moins de force, et de construire progressivement une attitude plus juste, plus proche de ce qui est réellement là plutôt que de ce qu'on avait décidé d'y voir à l'avance.
Ce travail sur les préjugés envers soi-même rejoint, par bien des aspects, celui qu'on peut mener envers les autres — développé plus en détail dans l'article Accueillir l'autre, pour qui souhaite explorer davantage le versant relationnel de la question.
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