Observer ce qui se passe en soi, pourquoi c'est difficile

Femme debout près d'une fenêtre dans une attitude interrogative

Vous êtes en pleine conversation avec quelqu'un, et soudain vous réalisez que vous n'avez pas entendu les dix dernières secondes. Vous conduisez le même trajet depuis des années et vous arrivez chez vous sans le moindre souvenir du chemin parcouru. Vous remarquez, un peu tard, que vos épaules sont remontées jusqu'aux oreilles depuis le début de la matinée, sans que vous ayez décidé quoi que ce soit de tel. Dans chacune de ces situations, quelque chose d'assez troublant vient de se produire : vous n'étiez pas là. Pas complètement absent non plus — votre corps a continué de fonctionner, votre voiture est arrivée à bon port, vos épaules ont fait leur travail de porter la tension — mais vous, cette instance qui aurait pu remarquer ce qui se passait pendant que ça se passait, vous étiez ailleurs.

Ce phénomène n'a rien d'exceptionnel. Il constitue, à vrai dire, notre état par défaut la plupart du temps. Nous fonctionnons en pilote automatique dans une proportion de notre existence qui, si nous prenions la peine de la mesurer, nous surprendrait sans doute désagréablement. Et ce n'est pas un défaut de caractère ni un manque de volonté : c'est ainsi que l'attention se comporte lorsqu'elle n'a jamais été entraînée à faire autrement. Elle suit ce qui bouge, ce qui fait du bruit, ce qui promet une satisfaction immédiate ou signale un danger, et elle laisse filer tout le reste, y compris nous-mêmes.

L'observation de soi, c'est simplement la capacité à interrompre ce pilotage automatique suffisamment longtemps pour regarder ce qui se passe à l'intérieur, sans chercher immédiatement à le corriger ni à le juger. Non pas se raconter après coup ce qu'on a vécu — la mémoire reconstruit toujours un peu, et surtout elle filtre, elle garde ce qui est supportable pour l'image qu'on a de soi et laisse tomber le reste — mais se surprendre en train de vivre quelque chose, pendant que ça se vit. C'est une différence de nature, pas seulement de degré.

Pourquoi cette faculté nous échappe

Il y a une raison très concrète à cette difficulté, et elle n'a rien de mystérieux. Notre attention a été façonnée, depuis l'enfance, pour se tourner vers l'extérieur : vers ce qu'il fallait apprendre, vers ce qu'attendaient les parents et les professeurs, vers ce que le monde du travail exige ensuite en termes de vigilance et de réactivité. Se retourner vers l'intérieur, écouter ce qui se passe en soi plutôt que de répondre à ce qui vient de dehors, n'a jamais fait partie de cet apprentissage. Personne ne nous l'a enseigné, tout simplement parce que personne ne le leur avait enseigné non plus.

À cela s'ajoute un obstacle plus subtil. Si vous décidez, là, maintenant, de vous observer en train de faire quelque chose d'un peu exigeant — travailler sur un dossier, par exemple —, vous tiendrez peut-être quelques secondes avant qu'un bruit, un mouvement dans votre champ de vision ou une pensée surgie d'on ne sait où ne vous entraîne ailleurs. Vous ne vous rendrez même pas compte du moment précis où vous avez décroché. C'est seulement après, en revenant à vous, que vous constaterez l'absence. Cette expérience, un peu déconcertante la première fois, n'indique aucune anomalie particulière chez vous : elle décrit assez fidèlement ce que traverse quiconque commence à s'y essayer sérieusement.

Les conditions à réunir avant de s'observer

S'observer suppose de disposer d'un minimum de calme intérieur disponible, et ce calme ne tombe pas du ciel : il se prépare. Trois terrains méritent une attention particulière, parce qu'ils déterminent en grande partie l'énergie qu'il vous restera pour le travail d'observation proprement dit.

Le premier concerne ce que vous laissez entrer dans votre esprit. Le flux ininterrompu d'informations, de notifications et de sollicitations diverses maintient l'attention dans un état d'alerte permanent, où chaque nouvelle donnée réclame une réaction immédiate. Réduire ce flux, même modestement — se réserver des plages sans écran, choisir avec plus de soin ce qu'on consulte plutôt que de tout laisser entrer — libère un espace intérieur qui, autrement, reste continuellement occupé.

Le deuxième terrain touche au sommeil, à l'alimentation, au mouvement du corps. Rien de très original à énoncer ces principes, mais leur influence sur la capacité de présence à soi se vérifie chaque fois qu'on les néglige. Un corps épuisé n'a plus l'énergie disponible pour ce travail d'attention fine ; il consacre toutes ses ressources à simplement tenir.

Le troisième terrain concerne les relations et les situations qui entretiennent en vous une agitation constante. On ne peut pas toujours s'en éloigner complètement, mais on peut au moins en prendre conscience, et limiter, quand c'est possible, ce qui vous maintient dans une tension permanente.

Ces conditions ne constituent pas un préalable à remplir parfaitement avant de commencer. Elles s'ajustent progressivement, en même temps que la pratique elle-même s'installe.

Les trois terrains de l'observation

Une fois cet espace un peu dégagé, où porter le regard ? Trois dimensions se prêtent particulièrement bien à ce travail, et elles rejoignent les dimensions physique, émotionnelle et mentale déjà présentées sur la page Ma méthode.

Le corps, d'abord, parce qu'il est le plus dense, le plus lent, et donc le plus facile à observer. Une posture qui se répète sans qu'on l'ait choisie, une tension dans les mâchoires ou les épaules qui s'installe sans qu'on l'ait remarquée venir : ce sont des automatismes très concrets, accessibles à qui prend simplement le temps de s'y arrêter.

Les émotions, ensuite, et en particulier une habitude très répandue : celle d'exprimer systématiquement ce qui est négatif. Le temps qu'il fait, un contretemps, une contrariété mineure — chacun de ces petits désagréments trouve le chemin de la parole, presque automatiquement. Cette habitude, en apparence anodine, coûte davantage d'énergie qu'on ne l'imagine, et la remarquer suffit souvent à commencer à la desserrer.

Le mental, enfin, avec son penchant pour la divagation. Vous connaissez sans doute cette expérience : une recherche sur internet qui commence par une question précise et se termine, une heure plus tard, sur un sujet qui n'a plus rien à voir, sans que vous ayez décidé à aucun moment de ce trajet. La pensée n'est pas faite pour errer ainsi ; elle croit se reposer en divaguant, alors qu'elle s'épuise.


Reconnaître ces trois terrains ne suffit pas à transformer quoi que ce soit. Cela ouvre seulement la possibilité de commencer à regarder. C'est précisément ce que propose l'article suivant : cinq exercices concrets, répartis sur la journée et sur la semaine, pour donner corps à cette pratique plutôt que de la laisser à l'état de bonne intention.

→ Article complémentaire : Cinq exercices pour observer ce qui se passe en soi

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Avertissement : le contenu de ce blog est informatif et pédagogique. Il ne remplace en aucun cas un avis médical, un diagnostic, ni un suivi psychologique ou psychiatrique clinique. N'interrompez jamais un traitement sans l'avis de votre médecin. Voir le Cadre déontologique de ma pratique.

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