L'enfant qui exige encore

Hommme dans l'obscurité le visage crispé par la colère

Un retard, une remarque maladroite, un imprévu de rien du tout, et voilà une réaction qui dépasse largement ce que la situation méritait. Vous le savez au moment même où ça vous traverse, ce qui ne change rien à l'intensité de la chose. Il existe une autre version, plus discrète, de ce même phénomène : cette colère qui ne s'exprime jamais, qui s'accumule semaine après semaine à force de petites déceptions non digérées, et dont on ne sait plus très bien, avec le temps, où elle est passée — sinon qu'elle continue, quelque part, à peser.

Deux colères, une même racine

Il y a la colère qui explose, bruyante, immédiatement visible, celle qui empêche toute présence à soi-même le temps qu'elle dure et prive de la capacité à réfléchir posément. Et il y a la colère qui reste à l'intérieur, plus silencieuse mais tout aussi active : celle qui naît d'une lente accumulation d'insatisfactions, de déceptions, du sentiment de ne pas recevoir ce qui nous serait dû. Cette seconde forme a un effet particulier, souvent négligé : elle ferme l'accès à la gratitude, en empêchant de remarquer tout ce que l'existence continue, malgré tout, de nous offrir.

Aucune des deux versions n'est plus légitime que l'autre, et aucune ne mérite davantage d'être méprisée. Ce sont deux expressions différentes du même mécanisme, l'une tournée vers l'extérieur, l'autre repliée vers l'intérieur.

Ce qu'il faut d'abord accepter de voir

Face à ce mécanisme, la première étape ne consiste pas à le combattre, mais à accepter d'être sincère avec soi-même à son sujet. Cela demande d'observer la colère qui nous traverse, ou qui s'est accumulée avec le temps, sans détourner le regard et sans se juger pendant qu'on l'observe. Cette observation, menée avec constance, permet peu à peu de comprendre ce qui déclenche cette colère précisément, et ce qui, au fil du temps, l'a laissée s'accumuler sans qu'on y prenne garde.

Ce n'est pas un exercice confortable. La plupart d'entre nous préfèrent ne pas trop s'attarder sur ce qui les met en colère, par crainte de raviver quelque chose ou simplement par manque d'habitude à se regarder ainsi. Mais c'est un passage nécessaire : rien ne se dénoue vraiment tant qu'on n'a pas d'abord accepté de voir clairement ce qui se joue.

L'enfant qui exige encore

En poursuivant cette observation avec sincérité, on rencontre souvent quelque chose d'assez reconnaissable : une part de soi qui continue d'exiger que le monde, les gens, les circonstances se plient à ses attentes, comme si l'existence lui devait quelque chose. Cette part n'a pas encore trouvé le chemin de l'acceptation, ce grand oui qu'on peut adresser à la vie telle qu'elle est, avec ses aspects agréables et les autres. Elle se trouve donc en désaccord permanent avec le réel, un désaccord le plus souvent inconscient, qui continue pourtant de produire ses effets même quand on n'en a pas clairement conscience.

Cette image ne prétend rien affirmer sur un état psychologique précis. Elle décrit simplement un mouvement intérieur assez commun, que beaucoup reconnaîtront sans peine une fois qu'il est nommé.

Accueillir plutôt que juger

Une fois cette part de soi repérée, le réflexe le plus naturel consisterait à la juger sévèrement, à lui reprocher d'exiger encore ce qu'elle n'obtiendra pas. Ce jugement, pourtant, ne fait généralement qu'entretenir ce qu'il cherche à combattre. Ce qui aide davantage, c'est d'accueillir cette part avec une forme d'attention bienveillante, sans chercher à la faire taire de force, un peu comme on accompagnerait patiemment quelqu'un vers une meilleure compréhension de sa situation plutôt que de le sermonner.

Cet accueil ne transforme rien du jour au lendemain. Mais il ouvre, peu à peu, un chemin d'apaisement : en portant attention à ce qui, dans le réel, mérite d'être apprécié plutôt qu'à ce qui manque, on referme lentement l'écart entre ce qu'on exige de l'existence et ce qu'elle propose réellement. La colère ne disparaît pas d'un coup, mais elle cesse peu à peu de dicter autant de choses à notre place.

© Jérôme Nathanaël 2020-2026. Tous droits réservés. Partage et citation autorisés avec mention de la source.


Avertissement : le contenu de ce blog est informatif et pédagogique. Il ne remplace en aucun cas un avis médical, un diagnostic, ni un suivi psychologique ou psychiatrique clinique. N'interrompez jamais un traitement sans l'avis de votre médecin. Voir le Cadre déontologique de ma pratique.

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