De l'orgueil à l'humilité, faire tomber la citadelle
Il y a des personnes pour qui admettre une erreur semble presque impossible. La moindre remarque, même formulée avec toutes les précautions, est reçue comme une attaque à repousser plutôt que comme une information à considérer. Elles ont besoin, en toute circonstance, de paraître avoir tout maîtrisé, tout prévu, tout compris avant les autres. On pense souvent, en croisant ce genre de comportement, à de la vanité ordinaire, à un excès de confiance en soi. C'est rarement de cela qu'il s'agit.
L'orgueil : la citadelle
Ce qu'on appelle orgueil, dans son sens le plus profond, n'est pas d'abord un excès d'assurance. C'est une armure, construite pièce par pièce, contre l'incertitude fondamentale de l'existence. Celui qui la porte s'est enfermé dans une citadelle qu'il croit imprenable, remplie de certitudes qui le protègent de toute remise en cause. Le problème, c'est que cette citadelle est parfaitement imperméable aux leçons de la vie. On ne peut ni apprendre, ni évoluer, ni se laisser toucher par quoi que ce soit qui viendrait contredire l'image qu'on s'est forgée de soi-même, tant qu'on reste retranché derrière ses murs.
Cette fermeture prend parfois des formes qu'on ne soupçonnerait pas au premier regard. Elle peut se glisser jusque dans une démarche de développement personnel ou de recherche spirituelle : accumuler des connaissances, collectionner les expériences censées faire progresser, sans jamais accepter que ce travail exige d'abord de s'ouvrir à plus grand que soi, en commençant par accepter de s'ouvrir à l'autre. On croit avancer, alors qu'on ne fait que déplacer la citadelle, en changeant simplement le vocabulaire qui la justifie.
Il faut avoir de la compassion pour celui qui fonctionne ainsi, tout occupé qu'il est à comparer sa valeur à celle des autres et à défendre une image de lui-même à laquelle il tient plus qu'à sa propre vie intérieure. Cette construction, aussi solide qu'elle paraisse, ne protège en réalité qu'une partie de lui, celle qui se montre au monde. L'autre partie, plus intime, souffre de cet immobilisme sans que personne, souvent pas même lui, ne s'en aperçoive.
Ce qui finit généralement par faire tomber ces murs, ce n'est presque jamais une décision volontaire. C'est un deuil, un échec professionnel, une rupture, un accident : un de ces événements qu'on n'a pas choisis et qu'on ne peut pas contourner, et qui mettent brutalement à mal toute la construction sur laquelle on s'appuyait pour ne pas voir l'incertitude permanente de l'existence. On se retrouve alors face à soi-même, sans l'armure, avec l'occasion, aussi douloureuse soit-elle, de reconsidérer qui l'on est vraiment.
L'humilité : ce qui rend l'apprentissage possible
L'humilité, à l'exact opposé de cette citadelle, rend possible ce que l'orgueil interdit. Elle n'a rien à voir avec la fausse modestie, qui n'est souvent qu'une forme déguisée de comparaison : se dire moins que les autres reste une façon de se situer sur une échelle, de continuer à mesurer sa valeur en fonction de celle d'autrui. La véritable humilité échappe à ce mécanisme. Elle ne compare pas. Elle ramène simplement à l'essentiel.
Le mot vient du latin humus, la terre fertile. L'image est juste : c'est dans cette terre, débarrassée de ses prétentions et de ses artifices, que peuvent pousser les apprentissages les plus solides. Une personne humble reste prête à apprendre, reconnaît ses insuffisances sans en avoir honte, et cherche à voir avec lucidité ce qui lui manque encore pour progresser. Cette disposition demande une vigilance constante : il suffit d'une première petite victoire sur soi-même pour être rattrapé par le réflexe inverse, celui qui pousse à se rassurer en se comparant favorablement aux autres.
L'humilité change aussi la manière dont on se tient face aux autres. Conscient de ses propres limites et de ses propres difficultés à progresser, on devient plus attentif à ce que traverse la personne en face de soi. On cesse de la juger, de la condamner parce qu'elle ne correspond pas à nos principes ou à nos représentations, et on cherche davantage ce qui rapproche que ce qui sépare. Ce n'est pas un hasard si l'humilité et l'accueil de l'autre marchent souvent ensemble : la seconde dépend en grande partie de la première.
Ce qui distingue finalement l'orgueil de l'humilité, ce n'est pas une question de caractère qu'on aurait ou qu'on n'aurait pas. C'est un choix qui se rejoue en permanence : continuer à défendre la citadelle jusqu'à ce que la vie s'en charge à notre place, ou commencer, de son propre mouvement, à en faire tomber quelques pierres.
→ Article complémentaire : Le masque et la graine : se reconstruire à partir de son essence approfondit cette même image de la citadelle, en la reliant à la distinction entre essence et personnalité.
Avertissement : le contenu de ce blog est informatif et pédagogique. Il ne remplace en aucun cas un avis médical, un diagnostic, ni un suivi psychologique ou psychiatrique clinique. N'interrompez jamais un traitement sans l'avis de votre médecin. Voir le Cadre déontologique de ma pratique.
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