La liberté intérieure : cesser de résister à soi-même
Il y a des soirs où rien de particulier ne s'est passé, et pourtant vous vous retrouvez submergé, l'esprit qui tourne en boucle sur trois ou quatre pensées qui n'aboutissent jamais, une fatigue nerveuse sans cause identifiable, et ce sentiment très précis d'être seul avec tout ça, comme si personne d'autre ne pouvait comprendre ce que vous traversez à cet instant. Vous voudriez que ça s'arrête, retrouver un peu de prise sur ce qui se passe en vous, mais plus vous essayez de faire taire l'agitation, plus elle semble prendre de la place.
Ce moment-là, la plupart d'entre nous le connaissent. Ce qui varie, c'est ce qu'on en fait.
Ce qui nous emprisonne, ce n'est pas ce qu'on ressent, mais la résistance qu'on lui oppose
Face à une pensée qui revient sans cesse, à une angoisse diffuse, à une tristesse qui ne trouve pas de cause précise, le réflexe le plus commun consiste à lutter : se raisonner, se distraire de force, se répéter que ça ne devrait pas être si difficile. Ce réflexe part d'une intention louable, mais il produit en général l'effet inverse de celui recherché. L'eau d'un torrent qui rencontre un rocher n'en devient pas plus calme : elle accélère, elle tourbillonne, elle prend de la force précisément là où elle rencontre une résistance. Ce qui se passe en nous suit souvent la même logique. Plus on combat une émotion, plus elle semble se nourrir du combat lui-même.
Ce qui aide, à l'inverse, c'est de reconnaître que cet état, aussi envahissant qu'il paraisse, ne durera pas. Il n'a pas le pouvoir de vous enfermer indéfiniment, même s'il s'en donne l'apparence pendant qu'il vous traverse. Cette reconnaissance ne supprime rien de ce que vous ressentez, mais elle change la nature du rapport que vous entretenez avec lui. Vous cessez de vous identifier entièrement à ce que vous traversez pour commencer à le regarder comme quelque chose de passager. Ce petit décalage suffit déjà, la plupart du temps, à desserrer un peu l'étau.
Une fois ce répit obtenu, il devient possible de passer à quelque chose de plus actif : sortir marcher, écrire quelques lignes, préparer un repas, n'importe quelle action simple qui mobilise l'attention ailleurs. Ce n'est pas une fuite. C'est une manière de laisser à ce qui vous agite le temps et l'espace de se dissoudre, plutôt que de continuer à s'épuiser à vouloir l'expulser de force.
Le prix de vivre pour le regard des autres
Une autre forme d'enfermement, plus insidieuse encore, tient à la place qu'on laisse au jugement d'autrui dans ses propres décisions. Être aimé compte, personne ne prétendra le contraire. Mais il y a une différence de nature entre avoir besoin d'être aimé et faire dépendre chacun de ses choix de l'assentiment de ceux qui nous entourent.
Quand on en arrive à taire ses convictions, à renoncer à un projet, à ne pas honorer un besoin réel par peur d'être désapprouvé ou moins aimé, on ne protège plus rien : on s'éloigne, un peu plus chaque fois, de la personne qu'on est réellement. Ce glissement se fait rarement d'un coup. Il s'installe par petites concessions successives, chacune paraissant raisonnable sur le moment, jusqu'à ce qu'on se retrouve à vivre une existence qui répond davantage aux attentes des autres qu'à ses propres besoins.
Cela ne signifie pas qu'il faille devenir indifférent à ce que pensent ceux qu'on aime, ni se replier sur soi au nom d'une autonomie mal comprise. Il s'agit plutôt d'acquérir une solidité intérieure suffisante pour que la générosité et l'amour qu'on donne aux autres restent un choix libre, et non une manière détournée de s'assurer en retour la reconnaissance dont on a besoin. Cette solidité ne s'oppose pas à l'amour. Elle en est plutôt la condition : on ne peut donner pleinement que ce qu'on n'attend pas de récupérer sous une autre forme.
Le rythme du changement
Une fois qu'on a compris cela, une tentation guette : vouloir tout changer d'un coup, profiter de cet élan nouveau pour se défaire en un seul mouvement de ce qui pesait depuis longtemps. Cette précipitation se comprend, mais elle mène le plus souvent à l'échec.
Celui qui a longtemps vécu entravé ne peut pas se remettre à courir sans transition. Il doit d'abord réapprendre à marcher, retrouver progressivement l'usage de ce qu'il avait laissé s'atrophier. Viser d'emblée un changement trop ambitieux expose à une déconvenue d'autant plus décourageante qu'elle succède à un moment d'espoir, et le risque, après un tel échec, est de retomber plus profondément encore dans les anciennes habitudes, convaincu cette fois qu'aucun changement n'est vraiment possible pour soi.
Mieux vaut avancer avec la constance de petits efforts répétés, même s'ils paraissent presque insignifiants pris isolément. C'est cette régularité, plus que l'intensité d'un effort ponctuel, qui finit par déplacer ce qui semblait immobile.
Ce qu'on fait de ses rechutes
Il y aura des rechutes. Des moments où les anciennes habitudes reprennent le dessus, où l'on cède de nouveau à ce qu'on croyait avoir dépassé. La façon dont on traverse ces moments compte au moins autant que les progrès eux-mêmes.
Le réflexe le plus répandu consiste à se juger sévèrement, comme si la rechute annulait tout ce qui avait été accompli avant elle. Ce jugement ne répare rien. Il ajoute une couche de découragement à une difficulté qui existait déjà. Une autre attitude, plus utile, consiste à examiner ce qui s'est passé avec un regard presque technique, un peu à la manière dont on chercherait la cause d'une panne : qu'est-ce qui a précédé ce moment, qu'est-ce qui l'a facilité, qu'est-ce qui aurait pu se passer autrement. Cet examen, mené sans complaisance mais aussi sans sévérité excessive, permet de reprendre la marche presque immédiatement, alors qu'un jugement dur immobilise parfois pendant des semaines.
Comprendre ces quatre mouvements ne suffit pas à transformer quoi que ce soit dans l'instant. Mais ils donnent un cadre pour se poser les bonnes questions, ce que propose l'article suivant : quatre questions pour commencer à identifier, dans votre propre existence, où se logent ces mécanismes.
→ Article complémentaire : Quatre questions pour retrouver sa liberté intérieure
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