Le masque qu'on n'a pas choisi de porter au quotidien
Vous connaissez peut-être cette sensation, ou vous la reconnaîtrez chez quelqu'un de votre entourage : réussir, aux yeux de tous, ce qu'on appelle une vie bien menée, et se retrouver pourtant seul le soir avec un vide que rien de concret ne vient expliquer. Ou cette autre version, plus discrète : avoir construit, sans l'avoir vraiment décidé, une existence entière pour rassurer, pour impressionner, pour ne décevoir personne, au point de ne plus très bien savoir ce qu'on voudrait vraiment si la question se posait un jour pour de bon.
Ces deux situations, en apparence différentes, partent du même endroit : un écart, installé depuis longtemps, entre la personne qu'on est devenue et celle qu'on aurait pu être si on avait eu, à chaque étape, la liberté de choisir.
Le masque qu'on n'a pas façonné soi-même
Personne ne choisit consciemment la manière dont il apprend, enfant, à se comporter pour être aimé, accepté, en sécurité dans son propre foyer. On observe, on imite, on ajuste ses réactions à ce qui fonctionne et à ce qui ne fonctionne pas, et cette accumulation de petits ajustements, répétés pendant des années sans qu'aucune décision consciente n'intervienne jamais, finit par se solidifier en un masque qu'on prend ensuite pour son visage véritable.
Le problème n'est pas d'avoir ainsi construit ce masque — c'est nécessaire, personne n'y échappe tout à fait. Le problème, c'est de ne jamais avoir choisi ses contours. On se retrouve, des années plus tard, à porter des réactions, des habitudes, des façons de se tenir devant les autres qu'on n'a jamais vraiment décidées, et qui ont fini par recouvrir si complètement ce qu'il y avait dessous qu'on ne sait plus très bien faire la différence.
Cette confusion se maintient grâce à ce qu'on pourrait appeler des miroirs déformants : des manières de se raconter les choses qui rendent la situation plus supportable, qui évitent la confrontation avec ce qui dérange, et qui permettent de continuer à se regarder dans la glace sans trop de malaise. Ces miroirs ne mentent pas complètement — ils déforment juste assez pour qu'on puisse continuer d'avancer sans trop se poser de questions.
Ce que la comparaison nous coûte
Une grande partie de cette confusion vient de la manière dont on évalue sa propre valeur : non pas à partir de soi-même, mais à partir de critères qui viennent d'ailleurs. Les modèles valorisés par l'époque, les attentes d'une famille, les codes d'un milieu professionnel ou social — autant de repères qu'on adopte souvent sans les avoir choisis, et à l'aune desquels on finit par se mesurer en permanence.
Ce mode de fonctionnement produit ce qu'on pourrait appeler un palais de miroirs, où le reflet qu'on obtient de soi-même change constamment selon l'angle : tantôt flatteur, tantôt sévère, jamais tout à fait fidèle. On croit se regarder soi-même, alors qu'on ne fait que rejouer, encore et encore, une comparaison avec des références extérieures. Et cette comparaison a un coût réel : elle prive de la possibilité de savoir, avec un minimum de certitude, ce qui en soi mérite d'être fier, indépendamment de ce qu'en penserait untel ou untel.
Ce qu'on évite de regarder, et pourquoi ça vaut la peine d'y aller
Il y a, dans l'espace intérieur de chacun, des pièces qu'on visite rarement. Certaines parce qu'on les a oubliées, d'autres parce qu'on les évite consciemment, par crainte de ce qu'on pourrait y trouver. Cette prudence ressemble beaucoup à celle de l'enfant qui redoute les monstres cachés dans le placard ou sous le lit, et qui découvre, au matin, en pleine lumière, qu'il n'y avait là que des objets familiers, sans rien de menaçant.
Il en va souvent de même pour nos propres peurs, nos renoncements, nos doutes les plus tenaces sur nous-mêmes : ce ne sont, la plupart du temps, que des fantômes qu'on imagine hanter une demeure qu'on connaît mal, faute d'avoir pris le temps de l'explorer vraiment. Ce n'est pas une exploration à mener d'un seul coup, ni dans l'urgence. Mais chaque pièce visitée, même modestement, retire un peu de son pouvoir à ce qu'on redoutait d'y trouver.
Reconnaître ce masque hérité, cette comparaison permanente, ces pièces qu'on n'a jamais visitées, ne suffit pas à s'en libérer. C'est un premier pas, nécessaire mais insuffisant. L'article suivant propose trois gestes concrets pour commencer, réellement, à renouer avec ce qui se trouve derrière le masque.
→ Article complémentaire : Trois gestes pour renouer avec soi
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